FÉÉRICÈNE ACTE 1

résidence à la Maison Forte

Où l’on découvre que le merveilleux végétal peut être un problème

Nous passons deux semaines à La Maison Forte, Viviane Genest et moi. Enfin deux semaines de libre pour réfléchir à un sujet mûri et attendu, celui du merveilleux et des plantes. Nous y pensons depuis longtemps et avons rempli de nombreux dossiers pour nous permettre d’avoir un peu d’argent et de moyens pour nous y consacrer. La Maison Forte, un lieu d’art et de recherche a accepté notre proposition et nous voici donc chauffé·es à blanc, prêt·es pour l’art et la recherche.

15 avril 2025, premier moment de travail, une conversation stimulante sur le merveilleux. Viviane me parle de son idée du merveilleux. Elle s’inspire du premier chapitre de L’imaginaire médiéval de Jacques Le Goff. Elle résume, au Moyen-âge le merveilleux est une « classe », un univers d’objet hétéroclites. C’est une manière qu’ont les clercs de ranger ensemble des phénomènes, des choses, des êtres qui ne rentrent pas dans d’autres catégories. En plus, le merveilleux est pensé par contraste avec d’autres registres, le miraculeux ou le magique. Différent de ces autres univers, le merveilleux n’en est pas moins poreux, dans les histoires le miracle côtoie le merveilleux, un oiseau apporte une ostie à un saint qui jeûne. Mais à la différence du miraculeux, le merveilleux serait un foyer de survivances païennes.

Nous tirons de cela que le merveilleux est quelque chose de mélangé, de pluriel. J’imagine que c’est comme ça aussi aujourd’hui. Notre pensée n’est pas géométrique, on n’a pas la raison d’un côté et le reste de l’autre. Nous pouvons avoir des réticences vis-à-vis de l’ésotérisme et nous intéresser à des médecines alternatives par exemple. Je pense que c’est une bonne base pour les entretiens que je vais mener plus tard.

Il y a aussi le problème des plantes. Pourquoi un merveilleux végétal ? C’est quoi le merveilleux végétal par rapport au merveilleux animal ?
Viviane a l’intuition que les animaux sont un support de quête et d’initiation. Parce que les animaux bougent. En revanche, les plantes sont, elles, ancrées dans le sol. Et par leur mouvement de croissance, vers le haut, vers la lumière, elles forment un pont entre la terre et le ciel.
Viviane dit, les plantes emmènent les humains vers la mort. Les animaux permettent à un humain de passer d’une phase de sa vie à une autre, de changer de forme à l’intérieur de la vie.
Je pense aux contes, à Jack et le haricot magique, à Tistou les pouces vert. On parle du Petit Prince qui reprend cette différence entre animal et plante presque jusqu’à la caricature : on évoque le coté hyper genré de ce conte, la rose féminine immobile et le renard masculin mobile, …

Premier Temps merveilleux
Coins et recoins

Je crois que nous vivons encore le merveilleux. J’en suis convaincu. Le monde qui est le nôtre maintenant est un monde merveilleux parce qu’il est et va être toujours inattendu. Il y a déjà des mauvaises herbes résistantes à tous les pesticides imaginables, des méga feux, le permafrost en train de fondre, les zoonoses et les phytonoses, … Merveilleux dans ce sens ne veut pas du tout dire, formidable, c’est plutôt comme dans les contes, un monde où l’étrange devient quotidien. Cependant, je ne suis pas sûr de comment cela se manifeste pour nous ce merveilleux-là, ce merveilleux des bouleversements de la nature. Parce que nous partons du merveilleux « végétal », je voudrais discuter avec des personnes concernées par la vie des plantes. J’ai déjà prévu un rendez-vous avec une herboriste-paysanne dans quelques jours.

En attendant ce moment, je réfléchis à ma place dans cette histoire de merveilleux. Comment est-ce qu’il me touche ? Est-ce qu’il n’est pas déjà présent autour de moi ?
En plus, la Maison Forte est un lieu assez « merveilleux », c’est vraiment très beau tout autour, un grand jardin sauvage qui s’étale dans sur une pente, avec une source, un ancien vivier. Puis plus loin des ânesses et un cheval.

Comme je n’ai rien d’autre à faire cet après-midi, je vais tenter un exercice d’observation. Dans le livre éponyme de Nicolas Nova, je choisis l’exercice « Coins et recoins ». Je trouve ça assez à propos car dans de nombreuses histoires c’est par une ouverture cachée qu’on entre dans un monde parallèle. Allez c’est parti, je vais faire une balade et je serais attentif à ces portes vers d’autres réalités… en espérant qu’elles existent.

J’emprunte une descente et pour commencer je m’efforce de ne pas trop réfléchir, de me concentrer sur ma respiration. Pour ne pas focaliser trop vite sur certaines choses. Au premier tournant, je décide ne pas suivre le chemin et de descendre. Je continue à longer la façade arrière de La Maison Forte. Il y a un chemin à moitié brouillé par les herbes folles. Je tombe sur un escalier abrité par des feuillages. L’escalier est praticable. En bas, il y a un très endroit étrange niché en-dessous des branches. Comme une cachette. Situé au centre de la maison, cela devait être un chemin pour aller au jardin directement depuis une sortie à l’arrière. Mais maintenant l’escalier s’arrête et un enchevêtrement végétal empêche d’aller plus loin. Un gros rocher s’avance et porte différentes plantes, certaines ont l’air de persister depuis l’époque où le jardin était entretenu. C’est drôle, ce lieu inutile, invisible et en même temps accueillant et protecteur, il a tout d’une tanière merveilleuse. Comme dans Mon voisin Totoro quand Mei découvre le domaine de Totoro en suivant un tunnel de verdure.

Premier entretien
Julie, paysanne-herboriste

Je commence l’entretien avec un doute : est-ce que l’expression « merveilleux végétal » aura du sens pour la personne interrogée ? D’abord, Julie hésite un peu, elle dit qu’elle n’a pas grand-chose à dire sur le Moyen-Âge, elle évoque des histoires sur la mandragore, sur l’onguent des sorcières. Je ne comprend pas bien pourquoi elle part là-dessus car j’avais cru orienter la conversation dans une autre direction. Je lui demande alors quelle est sa position par rapport à ces histoires de sorcellerie et de plantes. Et là la conversation commence vraiment. Je réalise alors que le merveilleux végétal est une notion qui fait bien trop sens pour elle. Et qu’elle cherche plutôt à se départir d’un certain merveilleux lié aux plantes. Elle me répond qu’elle ne veut pas se placer du côté de la sorcellerie. Parce qu’aujourd’hui beaucoup de gens viennent la voir avec des attentes ou un imaginaires « merveilleux ». Elle me dit par exemple « les histoires c’est dangereux ». Deuxième surprise, elle va avancer un concept pour appuyer sa position. Elle me parle de « la simplicité des simples ». La simplicité, ça veut dire si je comprends bien, qu’il ne faut pas en rajouter, chercher à éblouir ou embrouiller les gens avec des histoires, faire des trucs tordus pour asseoir un pouvoir sur eux. La simplicité ce serait s’en tenir à l’effet réel et thérapeutique des plantes. Par simples, elle fait justement références aux plantes elles-mêmes. Les simples, me raconte-elle, ce sont les plantes qui étaient vendues seules, le plus souvent par des femmes. Les simples sont dites ainsi par rapport aux complexes, des mélanges à vertu thérapeutique, préparés et vendus eux par des pharmaciens, une profession masculine. Les pharmaciens ont mené un combat, un combat homme-femme, pour fait interdire le métier d’herboriste et de ce fait acquérir un monopole sur les produits de la santé. Cela s’est déroulé de 1800 à 1941 date à laquelle, on est sous Pétain, le métier d’herboriste est interdit. La simplicité des simples, c’est donc aussi une démarche : mettre en œuvre des remèdes simples, sans chimie et c’est peut-être aussi une réponse politique.

Pendant tout l’entretien, Julie aura à cœur de discuter sa position. Une position qui se situe me dit-elle entre science et connaissances populaires. Une position que je comprend délicate à tenir. Surtout aujourd’hui. Elle prendra notamment l’exemple de l’homéopathie qui pourra faire l’objet d’un rejet très violent et être rangée côte à côte avec le professeur Raoult. Elle déploie sa réflexion et son trouble d’être ainsi prise entre des croyances mystiques, souvent borderline, et de l’autre des formes de scientisme dogmatique et excluantes. C’est pour cela, je crois, qu’elle n’est pas à l’aise et qu’elle ne peut pas accepter d’emblée le terme de merveilleux, parce qu’il suppose de pouvoir tenir ensemble les deux univers, celui du mystère et celui de la science. Avec beaucoup d’ouverture d’esprit, elle revient sur le mot merveilleux et ensemble nous interrogeons les différents sens qu’il amène. Nous évoquons le merveilleux des découvertes récentes en biologie avec le microbiote. Nous parlons du merveilleux qu’il peut y avoir dans la vie quotidienne, dans des choix de vie émancipateurs.
Tout au long de l’entretien elle pose la nécessité d’une éthique de l’imaginaire. Cela revient m’explique-t-elle à cette différence entre magie blanche et magie noire. C’est la façon dont on agit qui compte. Il y a de belles personnes qui sont dans un imaginaire « magique » mais cela n’est pas négatif pour autant. Elle fait référence à une amie qui est « très ancrée ». Elle lui a dit qu’il y a un esprit autour de chez elle. Julie l’écoute et donne des tisanes à l’esprit. Cet esprit des lieux a une apparence continue-t-elle en s’amusant. Elle me dit, j’aime cette personne, son amie, car cet imaginaire lui appartient. Les rites ça peut être ok. C’est comme des métaphores. On se les fabrique.

C’est une conversation intense comme si Julie cherchait à mettre en jeu une question qui lui importe et qui se manifeste concrètement dans sa pratique d’herboriste. Je suis très content mais aussi surpris, déstabilisé. Je ressens que pour elle le merveilleux des plantes existe mais plutôt comme un problème que comme une solution. C’est à la fois étonnant et beau qu’elle ait amené son propre concept, son propre critère de jugement, la simplicité. Je ne sais pas encore quoi en faire, mais cela me paraît important.

Deuxième Temps merveilleux
Un barrage d’angoisse
Discussion avec Victoire et Philippe

Le week-end a passé depuis la conversation avec Julie. C’est férié aujourd’hui et je traîne dans la Maison Forte. J’ai mal dormi. Pendant la nuit, j’ai remué une pensée mauvaise : je suis en train de passer à côté de ma recherche. C’est vrai que je m’étais proposé une autre direction. Je voulais essayer de mettre en place des « temps merveilleux » pendant cette résidence. Les temps merveilleux seraient des manières de vivre le merveilleux. Une approche différente de celle qui consiste à réfléchir au merveilleux, de chercher à le définir ou même de le représenter.

Cette formule, le temps merveilleux, vient de moments que l’on a vécus plusieurs fois avec des ami·es, artistes ou écrivain·es. Des week-end un peu rallongés où l’on se proposait, ni de travailler, ni de simplement être en vacances. On disait faire avec le plus grand sérieux possible toutes les choses qui nous font envie. Pas travailler et donc pas faire d’art non plus.

C’est très déterminant pour moi cette expérience. C’est quelque chose d’ardu à raconter, avec une valeur terriblement difficile à transmettre. Et pourtant je ne vois pas de geste plus précieux dans ce que j’ai tenté de faire récemment. C’est d’ailleurs comme ça que je pourrais expliquer le rapport de ces temps avec le merveilleux. Dans la suspension des catégories qui, d’habitude, régissent notre emploi du temps, je me sens proche de cet inattendu de l’anthropocène. Ces temps « réels » sont comme une philosophie en acte du bien vivre. Parce qu’on met de côté nos angoisses quotidiennes tout en cherchant à agir avec concentration et inspiration.

Dans le projet de cette résidence, cela me paraissait opportun, nécessaire même, de tenter de vivre des temps merveilleux. Cependant, à peine arrivé, je me suis mis à réfléchir avec Viviane et puis en notant toutes ces conversations passionnantes, je me suis mis au travail. Le protocole des entretiens ajoute encore une couche à tout ça. Non que l’entretien ait été décevant ou qu’il ait validé des attendus, au contraire, c’était une très belle expérience, une expérience déroutante aussi, mais quand même une manière de se mettre sur les rails de l’enquête. Le doute qui s’installe alors c’est que l’enquête, le travail, les dessins, etc. que tout ça prenne le pas sur l’expérience directe du merveilleux. Sur les temps merveilleux.

Je suis ennuyé, déçu, triste. Je fais une grande balade, j’enjambe les ruisselets qui serpentent, les ouvrages castors qui émaillent et ralentissent leur descente. Je me dis que, de retour, je vais dessiner un schéma pour essayer de démêler la situation. Le lendemain, je sollicite Philippe pour faire un point sur la résidence. Je fais cette demande sans aucun lien avec toutes ces réflexions. Victoire est aussi présente, je leur parle plutôt de ce que j’ai fait, les dessins réalisés, l’entretien avec Julie, les conversations avec Viviane, etc. je leur dit aussi ce que je voudrais faire ensuite et comment me présenter lors de l’événement qui va clore la semaine. Ils répondent très gentiment à mes questions, mais la discussion s’ouvre, à partir du schéma, sur des questions plus souterraines, les manières de ressentir et de vivre le merveilleux.

Je leur dis aussi que l’« art » est mis en cause par le merveilleux. L’anthropocène, ce moment où les activités humaines ont des effets au niveau de la terre entière, brouille la distinction entre le monde des humains et le monde qu’on disait naturel. L’art, cette activité classée du côté de la culture, est bouleversée par son assimilation à de la nature. Je leur dis que l’art écologique est un oxymore, une forme paradoxale et qui demande elle-même à être réfutée. L’art écolo désigne le monde naturel comme le vrai lieu de l’expérience esthétique mais il le fait depuis un monde de culture humaine. Cela me fait une sensation étrange, malaisante. Iels réagissent. Nous discutons ces affirmations avec leur côté péremptoire, leur impact, leur fragilité. Nous évoquons la Maison Forte et sa vie. Le Bazar, un format d’ouverture de la Maison Forte au public, est un temps libre, qui excède les frontières habituelles de l’art et de la recherche, un temps merveilleux peut-être. Nous parlons du quotidien de la maison, un temps gris mêlant travail et détente, avec un emploi du temps toujours en mouvement et des fonctions à inventer chaque jour. Je me dis, cette discussion intense et inattendue, est un temps merveilleux parce qu’elle nous implique et nous force à nous raconter les un·es aux autres, à nous situer.

Deuxième entretien
Charlotte, écrivaine et activiste

Charlotte est partie depuis des mois en Colombie. Je sais que son voyage a plusieurs raisons, qu’il est une expérience de vie et de pensée, et tout en même temps, d’action politique et de résistance. Elle est partie pour rencontrer des personnes dont le lien à la terre est encore puissant avec l’intention de leur apporter aussi des moyens pour se réapproprier des espaces pour les cultiver et les préserver. Elle souhaite rencontrer des personnes qui vivent et respectent un milieu et dont les traditions forment un écheveau encore vivant de rites et de mythes. Je veux lui parler parce que j’imagine qu’en Colombie, pour les autochtones le lien aux plantes est essentiel.

Charlotte est encore en sur place quand nous nous parlons, son retour ayant été retardé par une blessure invalidante de sa chienne. Elle doit soigner cette blessure et plusieurs fois l’entretien est interrompu pour lui prodiguer des soins. Des habitantes du village la saluent, elle échange quelques mots avec elles. Je sens qu’elle est tout imprégnée des épreuves de son voyage. Elle m’explique la complexité des relations humaines sur place. Des difficultés qu’elle n’attendait pas, le rejet même. Je comprends que c’est une source d’interrogation profonde pour elle. Elle lit sur la colonisation pour mieux cerner ces barrières et surtout appréhender la conscience des personnes qu’elle a en face d’elle. Elle me dit combien la colonisation a été atroce. La violence de la répression, les hommes tuées, les femmes mutilées, les enfants arraché·es à leur famille. Elle voit des traumatismes inscrits au plus profond de la conscience indigène. Elle note l’influence et l’aura du mode de vie des blancs, les horaires fixes pour les repas, les habits fabriqués industriellement. Elle me raconte que les gens travaillent très dur pour gagner suffisamment d’argent pour envoyer leurs enfants à l’école.

J’imagine que cette confrontation à la colonisation n’était pas prévue par elle. Impossible à anticiper sans doute. C’est donc un bloc d’expérience encore peu dégrossi qu’elle me livre. Cependant, elle réagit aussi à ma proposition sur le merveilleux. Abrupte elle dit, les indiens ne vivent pas le merveilleux, c’est une vision d’Occidental. Pour les indiens le merveilleux, c’est la réalité. Que les plantes parlent c’est entendu, ça fait partie du bain de conscience dans lequel ils vivent. D’accord, je comprends – un peu seulement sans doute – mais le merveilleux c’est aussi l’inattendu je lui dis. Des choses qui surviennent. Elle me répond que ça non plus ça n’est pas approprié pour parler de ce que vivent les gens. Elle parle d’une acceptation de ce qui arrive « les chemins sont déjà tracés on a juste à les marcher » dit-elle en espagnol citant les hommes-médecines (Taïta), et cela va jusqu’au négatif quand il s’agit de réalités coloniales fait-elle remarquer. Pour Charlotte, c’est un manque dans nos perceptions qui fait qu’on voit certains phénomènes comme merveilleux. Les rituels avec des plantes, avec des psychotropes aiguisent ces perceptions et comblent ce manque. Il en va de même pour elle qui, participant à de nombreuses cérémonies, en en acquérant une connaissance de plus en plus intime, en prend l’habitude et la nouveauté de la relation s’efface. Elle va enchaîner, comme Julie, une fois cette récusation du merveilleux faite en proposant un autre terme, l’amour. L’amour est d’ailleurs une notion qui lui vient de ces cérémonies. C’est presque drôle de voir que si Julie rejetait le merveilleux car trop proche d’un surnaturel borderline, pour Charlotte c’est l’exacte inverse : le merveilleux n’est pas assez proche d’une « réalité magique ». Le merveilleux est alors rejeté comme étant une sorte de filtre occidentalo-centré, un biais de perception. Dire que la réalité indienne est merveilleuse serait tomber dans l’exotisme.

Je suis bien embêté avec ça ! Néanmoins peut-être que derrière ces réactions antithétiques, il y a quelque chose de similaire, le constat que le merveilleux végétal existe bien. Certes c’est quelque chose de trouble, voir pire, une situation de tension et de conflit mais ce trouble signale quand même l’existence de quelque chose, un noeud, une problématique avec laquelle nous nous débattons.

Malgré ce refus, j’essaie de garder confiance dans mon parcours de questions et j’oriente Charlotte sur le végétal. « D’accord, mais quand même est-ce que le végétal n’est pas central dans l’imaginaire des personnes que tu as rencontrées ? » Sa réponse est sans appel. Elle me décrit la cosmogonie des Kamentsa, un des peuples qui habite le territoire. Le maïs est à la base de cette culture, c’est la plante la plus sacrée. Le maïs a été offert par le père, le soleil, il pousse grâce à la terre, la mère. Dans les cosmovisions kamentsa, le végétal est partout présent. Le rythme de la vie est donné par l’agriculture et les fêtes saisonnières. D’ailleurs les prêtres ne s’y sont pas trompés et ont chercher à couper la relation des indigènes avec les plantes.

J’interroge Charlotte sur son projet de rachat de terre. Elle m’explique ses difficultés, pas que, ses réussites, les alliées qu’elle s’est faite, les terres sauvegardées. Je suis admiratif et enthousiaste. Je m’imagine les difficultés monstrueuses de l’entreprise, peut-être les dangers encourus. J’hésite à lui en parler. Et j’ai aussi en tête le lien bien particulier qu’il y a entre merveilleux et politique mais cela ne me paraît pas possible de l’aborder. Je garde pour moi tout en écoutant ses récits. Il y a déjà pleins de choses à démêler.

Troisième Temps merveilleux
Viviane a des idées géniales

Il est temps de parler à Viviane de ces entretiens. De leur côté désappointant. C’est étonnant ces deux réactions identiques et à l’opposé en même temps. Julie et Charlotte reconnaissent toutes deux le merveilleux végétal mais récusent le terme pour des raisons opposées, trop perché ou pas assez ! Viviane est tellement silencieuse que je lui demande ce qui se passe. Elle me dit je réfléchis. On marche ensemble et je lui raconte quelques péripéties des conversations, on déplie un peu des hypothèses. Au milieu de la balade, surprise, Viviane déclare que ça ne sert à rien de trop y penser. Elle me dit que c’est souvent comme ça, que les idées vont venir… plus tard. Je crois que sur le moment, je n’ai pas bien compris ce qu’elle voulait dire. Quelles idées ? On a parlé encore un peu et puis on est passé à autre chose.

Le lendemain matin je reçois un texto de Viviane disant : « j’ai eu des idées géniales ». Comme je ne regarde pas mon téléphone, je rate le message et après le petit déjeuner, Viviane m’embarque.
Elle me dit, je n’ai pas dormi cette nuit, j’ai eu trop d’idées. Ah bon. Elle me raconte. Elle lit la situation en y voyant une friction entre naturalisme et animisme. Le naturalisme c’est la vision du monde née en Europe légèrement avant le XVe siècle et qui considère la nature comme faisant continuité entre les êtres alors même que leurs intériorités sont séparées les unes des autres. Pour l’animisme c’est le contraire, les intériorités sont semblables, les esprits se manifestent et communiquent avec nous, alors que ce qu’on appelle la nature est une plurielle, il y a des réalités disjointes. C’est l’anthropologue Philippe Descola qui a introduit cette classification dans son livre Par-delà nature et culture. Dans le cas de Charlotte, c’est littéral, puisque la définition de l’animisme vient des peuples amazoniens et qu’il semble bien correspondre aux descriptions du vécu de Charlotte et des visions indiennes. Pour Julie, on peut imaginer que les personnes dont elle parle et dont elle se méfie un peu, se tournent vers des formes d’animisme, traditions populaires plus ou moins lointaines ou néo-chamanisme. Quant au naturalisme, c’est la vision du monde majoritaire quand on grandit en Europe et à laquelle ni Charlotte, ni Julie n’échappent. Ok donc il y a cette friction, les réactions immédiates et l’implication dans la conversation des deux en sont le signe. Et ensuite ? Viviane dit, c’était pareil au Moyen-Âge. L’Église a commencé par les autochtones européens avant de se tourner vers les indiens d’Amérique. Elle a entrepris d’effacer l’animisme présent partout chez les paysans d’Europe et ce processus est encore à l’œuvre dans la situation post-coloniale que décrit Charlotte en Colombie. Le merveilleux c’est une réaction à cela. Une réaction qui se situe à un moment intermédiaire du processus d’éradication de l’animisme. Au Moyen-Âge, cette vitalité des esprits existe encore tout en étant oblitérée par l’église et c’est un mouvement particulier au XIIe siècle qui va la rendre sensible. Viviane continue le merveilleux n’est pas la même chose que les mirabilia, il a des formes plus riches, merveiller, merveilles, merveilleux, ses occurrences en ancien français sont plus nombreuses. Elle pense que c’est à grâce à l’essor de la langue romane que le mot peut ainsi s’épanouir, parce qu’il y avait une demande, une nécessité d’avoir un nouveau concept – que mirabilia en latin ne pouvait rendre. C’est passionnant tout ça. Mais j’ai l’impression que l’idée géniale est encore à venir, du coup, je tais les mille remarques enthousiastes que j’aurais à faire et j’attends venir. Viviane enchaîne, nous sommes dans une situation similaire à celle du XIIe siècle, le mot merveilleux est rejeté parce qu’il ne convient plus, comme l’a été le terme mirabilia. Il nous faut un nouveau mot pour exprimer une réalité nouvelle. C’est limpide. Je suis d’autant plus sensible à la conclusion de Viviane que cela recoupe ma démarche, celle d’essayer de comprendre les attentes des gens et de construire des images de pensée, des grammes comme les appelle Nicole Marchand-Zanartu. Le problème c’est que le merveilleux végétal aurait dû être le bon gramme, l‘image de pensée juste. On songeait à Hayao Miyazaki et les productions du studio Ghibli et à ce moment de la conversation, j’ai en tête Gabriel Garcia Marquez et son réalisme magique qui aurait dû être un bon modèle pour vivre l’anthropocène1. Qu’est-ce qui dans le merveilleux achoppe sur le système d’attente des personnes interrogées ?

Troisième entretien
Ouriel Ellert, CONCEPTEUR en permaculture

J’avais prévu cet entretien depuis la semaine précédente, mais le temps d’échanger des mails, nous ne nous retrouvons à parler en visio avec Ouriel que maintenant. Je suis très content de parler avec lui, Ouriel habite la région, à Fumel, et je l’ai déjà rencontré lors d’une précédente venue. Nous avions eu une conversation fructueuse sur sa pratique du dessin. En revanche, suite à ces deux entretiens et l’analyse qui en a suivi, je suis très très perplexe. Est-ce que je vais encore aller me faire rembarrer avec mon merveilleux ?

Ouriel conçoit des lieux, il aide les gens qui souhaitent changer un espace paysager, il supervise des travaux et donne aussi des ateliers. Il s’est formé dans de nombreuses disciplines hydrologie régénérative, permaculture, agroforesterie, … Dans cet entretien, il aura à cœur de ramener la définition originale de la permaculture. Il me dit presque au début « la permaculture c’est une méthode de conception des écosystèmes ». Il me fait comprendre la notion de boucle de rétroaction positive. Une suite d’actions, à l’intérieur d’un système qui s’enclenche et s’amplifie. Je comprends que la permaculture repose autant sur des bases épistémologiques modernes (la théorie des systèmes) que sur de vastes connaissances issues des sciences du vivants, de la géologie et de la pédologie (la science des sols). Mais pas seulement va-t-il m’expliquer. La permaculture repose aussi sur l’intention, et passe par un processus de design. Elle incorpore aussi la créativité, le rêve, car Ouriel fait une place importante aux images et aux rêves dont les gens qui le sollicitent sont porteurs.

Je suis super intéressé et à l’écoute. Mais je me demande quand même pourquoi il parle autant de la permaculture. En fait, même s’il ne récuse pas le terme de merveilleux – il va le reprendre et l’employer à de nombreuses reprises – je comprends au fur et à mesure qu’il a des réserves, sans doute un peu similaires à celles de Julie. Je lui parle des entretiens précédents, de ce que m’a dit Julie justement de cette polarisation entre science et croyance. Il me dit pour lui l’importance de la connaissance et l’autonomie que la connaissance peut apporter. Il précise que pour lui,  l’autonomie ce n’est pas l’accumulation de matériel ou de ressources, non, l’autonomie c’est la connaissance et la compréhension de ton environnement. Des gens viennent le voir qui disent par exemple je ne taille pas les arbres, je ne veux pas leur faire du mal. Il leur explique alors les capacités de résistance d’un arbre et d’un humain, leur façon de pâtir ou non d’une coupe. Il prend l’exemple des trognes, une conduite ancestrale des arbres, taillés pour faire de la biomasse. Et ces arbres vivent extrêmement vieux. Il me dit, je ne veux pas empêcher les gens de faire ce qu’il veulent, s’ils ne veulent pas tailler dans une démarche de respect de la plante, c’est très bien, ils peuvent laisser la plante évoluer, mais sinon je propose des ateliers de taille douce dans lequel je transmets des connaissances sur la physiologie de la plante. Il continue ainsi « je leur dis comment se forme un bourgeon qui va faire un fruit et les gens finissent par trouver du merveilleux dans ces explications ». Comme Julie ou Charlotte il va proposer un autre terme que merveilleux. Parlant de la permaculture qui favorise les boucles de rétroaction positives, il parle d’abondance. C’est effectivement un terme précis qui désigne parfaitement le merveilleux de la permaculture. Comme Julie, il se départit du merveilleux surnaturel et tout en investissant l’usage scientifique du merveilleux (un émerveillement qui est Enlightenment, Lumières), il décale quand même le problème sur un autre domaine du langage.

Outre le côté répétitif de l’affaire (tout le monde est embêté par ce merveilleux végétal), il y a une différence entre Ouriel et les deux autres. Je ne sens pas de contradiction dans l’entretien. Je sens que pour lui la permaculture, sa pensée, sa pratique, sa transmission lui permettent justement de réconcilier des parts antagonistes de notre imaginaire. Avec beaucoup de sincérité, il ne cache pas l’existence de ces contradictions. Il me dit qu’il y a dans sa famille de l’ésotérisme, que c’est compliqué et que cela agit sans doute comme un contre-modèle pour lui. Je me rappelle qu’à ce moment, je me suis dit, bon alors finalement il va du côté de la science et il simplifie le problème. Mais non, car il me lance alors avec malice « tu veux que je parle un peu plus de spiritualité ? ». Je commence à être un peu conscient des enjeux avec ces deux entretiens précédents – heureusement – et je le presse de s’exécuter. Là, il va me dire qu’il a une spiritualité, de l’ordre de l’intime, mais présente aussi bien dans sa vie personnelle, avec l’amour qu’il porte à ses proches que dans sa pratique de la permaculture. Là je suis impressionné, je trouve ça super courageux qu’il arrive à inverser la rhétorique de l’émerveillement par la connaissance et puisse se livrer ainsi. Dire ses ressentis et leur influence sur ses conseils, ses choix, son design. Il parle des sensations liées aux lieux, que ces sensations peuvent être signifiantes au niveau de la circulation de l’énergie, de la configuration géologique des lieux, etc. Je ne sais pas quoi en penser, cela excède le cadre de notre analyse précédente avec Viviane. Ce n’est pas juste une question de colonisation de l’animisme par le naturalisme puisqu’il y a un dépassement des contradictions, un dépassement serein et bienfaisant. Tout ça m’échappe encore.

Cela fait déjà presque une heure que nous parlons, en plus là il m’a tué Ouriel avec la spiritualité. Je n’ai plus vraiment de questions ou alors je ne les trouve plus pertinentes. Mais j’ai une intuition. Je lui demande, avec ton savoir en permaculture, est-ce que tu aurais un conseil à me donner pour mon travail sur le merveilleux végétal ? J’ai lancé ça un peu au hasard mais il a l’air content. Il dit merci pour ta question. Et il propose une chose très belle, il dit pourquoi ne pas donner une attention particulière au marginal ? Tu te fais une boîte continue-t-il et tu mets dedans toutes les idées écartées, les idées bizarres, les idées insignifiantes. Et à la fin, c’est cette boîte qui va nourrir ton travail qui va lui donner sa couleur et son caractère unique. Très bien, je lui dis que je suivrais ce conseil. C’est un bon complément à « coins et recoins », je pense, tout à fait dans le registre du merveilleux.

L’entretien se termine sur deux références qu’il souhaite partager. Un livre de Dereck Jensen Le mythe de la suprématie humaine et un essai paru en 2002 de David Holmgren, un des fondateurs de la permaculture : Permaculture : principes et pistes d’actions pour un mode de vie soutenable, dans lequel il propose une remise à plat de ses concepts.

Temps merveilleux à venir

Après cet entretien, je sens que le temps de la recherche est terminé. Je suis un peu triste, ça veut dire que le temps merveilleux se referme. Difficile de conclure, si tant est qu’on pourrait conclure un temps merveilleux. Quelque chose s’est passé dans ces toutes ces rencontres. Nous avons maintenant la certitude qu’il y a un espace vacant dans l’imaginaire à occuper, peu-être avec un nouveau mot, puisque merveilleux ne semble pas satisfaisant, peut-être avec une autre forme de merveilleux (comme merveiller) ? Il y a aussi la prise de conscience que je ne suis pas extérieur à ces réflexions. L’art est une zone de friction intense entre les polarités de notre vision du monde – entre nature et culture, entre science et spiritualité, entre sensible et intelligible, … et l’art écologique porte à incandescence ce contact. Je trouve ça enthousiasmant qu’il y ait quelque chose à inventer à cet endroit, que ce nouvel imaginaire soit aussi une manière de reconfigurer mon activité. Viviane a déjà mentionné qu’au Moyen-Âge, l’Art n’existe pas, ni la Science, il y a des « ars ». De même, pour parler de la permaculture elle parlera d’ars. Cela peut être un beau décalage à opérer, exercer un ars qui croiserait autant art visuels, expression littéraire, performance que recherche et savoir. Bon ça c’est pour le côté positif. Sur le côté plus faible, il y a un manque concernant le végétal. Ouriel a d’ailleurs commencé l’entretien en parlant d’anthropocentrisme. J’ai le sentiment qu’il faudrait quelque chose de plus simple que l’expression « merveilleux végétal », plus direct et peut-être plus particulier. Mais bon, je ne sais pas encore ni quoi, ni comment. Pour ça il faudra aller de nouveau à la rencontre des plantes. Bientôt.

Coda
Boîte à idées marginales

Une histoire de plantes : le blaireau qui dépose dix graines par caca, une super boucle de rétroaction positive.
Le merveilleux politique : dans l’antiquité romaine, les mirabilia sont un signe des commencements, leur dieu est Janus et elle s’opposent aux rites et aux institutions
Les actions marginales sont tout sauf marginales.
Les guérisons « merveilleuses » : la consoude qui permis a quelqu’un de récupérer son habileté après avoir eu un doigt sectionné ou bien la consoude toujours qui a guéri les brûlures aux visages d’une enfant.
Les sols forestiers ne font pas pousser les tomates.
Le dessin qui te reconnecte au merveilleux de l’enfance
Vivre au milieu de la forêt dans une maison comme dans un conte
Un roman solarpunk Histoires de moines et de robots par Becky Chambers
Les plantes qui enseignent chez les Kamentsas en Colombie
Les gens qui reviennent s’installer quelque part, plutôt que de les opposer aux authentiques « autochtones » et les traiter de « néo » on pourrait les appeler des « autochtones de territoires ». Quand il n’y a plus de connaissance et de mythes, il faut recommencer à apprendre, à imaginer, à inventer, il n’y a pas de mal à ça.
L’histoire des Ingas, descendants des Incas et des Kamentsas. Les premiers issus d’un peuple impérialiste et qui a su s’enfuir est plus ouvert et noue plus facilement des liens, les Kamentsa qui sont des autochtones, se referment au risque de perdre leur langue et leur culture.
Aujourd’hui le merveilleux végétal se manifeste dans l’horizontalité, les étendues vertes, les prairies et les forêts qui nous permettent de nous échapper des villes verticales. Et puis, dans les villes les animaux sont rares, les plantes un peu moins, le merveilleux des plantes est peut-être devenu un peu plus présent (les parcs refuges) que le merveilleux animal…

  1. En fait non, car suite à sa relecture du texte, Charlotte ajoute : « Cela me fait penser que Garcia Marquez s’est toujours dit contre l’idée du Réalisme magique parce que c’était la réalité en Amérique du Sud et pas du tout de la magie ou de l’invention. » ↩︎